L’AMOUR (BIS)
« L’amour, écrit Céline, c’est l’infini mis à la portée des caniches. » Et Valéry Baisers, baves d’amour, basses béatitudes...
L’amour est un miracle. Mais c’est un miracle quotidien.
C’est le plus répandu, le plus universel, le moins singulier des prodiges. Vous parlez, vous vous promenez, vous regardez n’importe quoi, vous écoutez distraitement, vous buvez quelque chose, vous levez soudain les yeux : le mal est fait. Vous ne vous appartenez plus. Vous appartenez à quelqu’un d’autre.
L’étrange est que le plus banal des motifs de stupeur soit aussi le plus violent. Plus encore que l’argent, la gloire, la santé, le pouvoir, qui sont si chers aux hommes, l’amour suffit, à lui seul, à faire basculer une vie dans le bonheur ou dans le malheur. Seul l’amour donne un sens à notre passage dans le tout – et peut-être d’ailleurs au tout. Il n’est personne sous le soleil qui, à un moment ou à un autre, n’ait été au moins effleuré par l’aile ardente de l’ange. Corneille, Corneille lui-même, non pas le Racine de Phèdre, de Bérénice ou d’Hermione, compromis jusqu’au cou dans les délires de la passion mais Corneille, Corneille le Romain, Corneille l’implacable, le poète de l’honneur, le maniaque de la grandeur et du pouvoir suprême, est contraint, à bout de forces, de reconnaître que la gloire n’inspire que pitié au regard de l’amour :
Et le moindre moment de bonheur souhaité vaut mieux qu’une si froide et vaine éternité.
Si l’on parlait moins de l’amour, en parlerait-on autant ? Je veux dire que chacun de nous, peut-être, s’occuperait moins de l’amour si tout le monde, autour de nous, ne s’obstinait, à chaque instant, dans les livres, dans les films, dans la conversation, dans les silences aussi, dans les préoccupations de chaque jour, à en faire le centre de tout. Et pourtant, quoi d’autre ? De quoi d’autre, je vous prie, avez-vous vraiment envie ? De maisons, de bijoux, de voitures, de pouvoir sur les autres, de vaine réputation, de rumeurs à faire pitié ? Qu’est-ce qui compte, dans une vie, sinon le peu d’amour qui vient soudain l’enflammer ? Au moment de parler de l’amour, une espèce d’angoisse nous prend, que n’engendrent ni la pensée, ni le temps, ni le tout, ni même l’être, qui sont plus grands que l’amour, ou qui semblent plus grands que lui, mais qui finissent, j’imagine, par se confondre avec lui. L’amour n’est peut-être si puissant dans ce monde que parce qu’il est un autre nom de l’être et un autre nom du tout.
À condition de ne pas craindre le ridicule, il est permis, à la rigueur, de parler du temps après Bergson, après Kant, après saint Augustin dans le livre XI des Confessions, il est permis de parler de l’eau ou de l’air après Bachelard et quelques autres, de la loi, du secret, du cheval ou du langage dont beaucoup, avant nous, ont parlé mieux que nous. Mais parler de l’amour après Horace et Ronsard, après Racine et Goethe, après Stendhal et Proust, après Heine et Aragon !... Il n’est rien de si commun que de parler d’amour, il n’est rien de si rare que d’en parler comme il faut.
L’envie nous vient soudain de nous taire et d’écouter les plus grands.
Aragon :
Oui, je n’ai pas honte de l’avouer, je ne pense à rien si ce n’est à l’amour.
ou
Je suis plein du silence assourdissant d’aimer.
Stendhal :
L’amour a toujours été pour moi la plus grande affaire, ou plutôt la seule.
Chateaubriand :
L’amour ? Il est trompé, fugitif ou coupable.
Proust :
L’amour, c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur.
ou
J’appelle ici amour une torture réciproque.
Dante :
L’amor che muove il sole e l’altre stelle.
Apollinaire :
J’ai cueilli ce brin de bruyère L’automne est morte souviens-t’en Nous ne nous verrons plus sur terre Odeur du temps brin de bruyère Et souviens-toi que je t’attends.
Saint Augustin :
Aime et fais ce que tu veux.
ou
La mesure d’aimer Dieu, c’est Dieu même ; la mesure de cet amour, c’est de l’aimer sans mesure.
Goethe :
Von Suleika zu Suleika Ist mein Kommen und mein Gehen.
ou
Eh ! es Allah nicht gefällt Uns aufs neue zu vereinen, Gibt mir Sonne, Mond und Welt Nur Gelegenheit zu weinen.
Mallarmé :
... Comme un casque guerrier d’impératrice enfant Dont pour te figurer il tomberait des roses.
Auden :
If I were the Head of the Church or the State, L’d powder my nose and just tell them to wait For loves more important and powerful than Even a priest or a politician
Tristan L’Heriterm :
Veux-tu, par un doux privilège, Me mettre au-dessus des humains ? Fais-moi boire au creux de tes mains, Si l’eau n’en dissout point la neige.
Vigny :
Que m’importe le jour ? que m’importe le monde ? Je dirai qu’ils sont beaux quand tes yeux l’auront dit
Quevedo :
Seràn ceniza, mas tendra sentido Polvo seràn, mas polvo enamorado
Ronsard :
Je plante en ta faveur cet arbre de Cybèle, Ce pin, où tes honneurs se liront tous les jours J’ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours, Qui croîtront à l’envi de l’écorce nouvelle.
ou
Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs, Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs, Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que roses.
Verlaine :
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête Toute sonore encore de vos derniers baisers.
Laissez-la s’apaiser de la bonne tempête Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
Maynard :
Pour adoucir l’aigreur des peines que j’endure, Je me plains aux rochers et demande conseil À ces vieilles forêts dont l’épaisse verdure Fait de si belles nuits en dépit du soleil.
L’âme pleine d’amour et de mélancolie, Et couché sur des fleurs et sous des orangers, J’ai montré ma blessure aux deux mers d’Italie Et fait dire ton nom aux échos étrangers.
Si je voyais la fin de l’âge qui te reste, Ma raison tomberait sous l’excès de mon deuil Je pleurerais sans cesse un malheur si funeste Et ferais, jour et nuit, l’amour à ton cercueil.
Baudelaire :
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, O toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs Tu te rappelleras la beauté des caresses, La douceur du foyer et le charme des soirs.
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon, Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses, Que ton sein m’était doux ! Que ton cœur m’était bon Nous avons dit souvent d’impérissables choses Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
Que l’espace est profond ! Que le cœur est puissant En me penchant vers toi, reine des adorées, Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles, Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.
Racine :
J’aimais, Seigneur, j’aimais : je voulais être aimée.
ou
Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, Seigneur, que tant de mers me séparent de vous,
Que le jour recommence et que le jour finisse Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ? Mais quelle est mon erreur et que de soins perdus !
L’ingrat, de mon départ consolé par avance, Daignera-t-il compter les jours de mon absence ? Ces jours, si longs pour moi, lui paraîtront trop courts.
ou
OENONE
Quel fruit tireront-ils de leurs vaines amours ? Ils ne se verront plus.
PHEDRE
Ils s’aimeront toujours.
Il règne partout au plus creux de chacun, l’amour enfouit le tout dans le cœur même des hommes. Le second : l’amour est si fort qu’il se détruit lui-même. Ce qu’il y a de plus profond en chacun d’entre nous, et même en Dieu, c’est le désir de se changer en un autre : qu’il soit humain ou divin, le rêve de tout amour est de mourir pour ce qu’il aime.
L’amour est partout. L’amour est tout. Il est le moteur de ce tout dont vous lisez l’histoire. Il en est la cause et le lien et le cœur et le but. Le même mot d’amour sert à Dieu et à ses créatures. Aux pères, aux mères, aux enfants, aux frères et sœurs, aux amants. Dans des sens bien différents – et pourtant toujours dans le même : la brûlure, la passion, le bonheur fou et la souffrance sans fin.
L’autre mis, de très loin, au-dessus de nous-même. La destruction enchantée de celui qui aime par celui qui est aimé. Et la fusion de l’un dans l’autre. Aimer, c’est s’abîmer dans l’amour. Plus encore que dans son amour pour une autre créature, l’homme s’anéantit dans son amour pour le Dieu qui l’a créé. Et Dieu lui-même se sacrifie dans son amour pour les hommes. Dieu devient un homme parce qu’il aime les hommes plus que tout, et d’abord plus que lui-même. Et c’est dans l’amour et seulement dans l’amour que le fils de l’homme peut se confondre avec le fils de Dieu.
Deux paradoxes de l’amour sautent aussitôt aux yeux. Le premier : l’amour est à la fois ce qu’il y a de plus individuel, de plus intérieur, de plus intime, de plus secret, à la limite de plus égoïste – qu’est-ce qu’on aime mieux que d’aimer ? – et il est ce qu’il y a de plus généreux et de plus universel ; l’amour tuile, sans crier gare et sans faire ouf, que l’infini vous tombe dessus. L’infini, pour les hommes, a des allures de fini. L’absolu, dans l’espace et le temps, et bonjour à l’oncle Albert, est toujours relatif. La nécessité est frappée de hasard.
Par un autre paradoxe – car tout est paradoxe dans l’amour, comme tout est paradoxe dans le temps, dans la pensée et dans l’être –, l’amour est un absolu qui surgit du hasard. L’infini naît du fini. L’essentiel s’enracine dans l’accidentel. Le miracle sort du quotidien. On est prêt à mourir et on vit pour quelqu’un qu’on aurait pu et dû ne jamais rencontrer. Mais on le rencontre et tout se passe comme si les deux moitiés d’un même être coupé en deux par un mauvais démiurge avaient fini par se retrouver.
Vous tombez sur l’absolu dans un couloir de métro.
Dans une épicerie de campagne. Sur une route de Syrie, du Jura, du Bengale, du Minas Gerais ou du Manitoba.
Dans un bistrot, chez un copain, sur une piste de ski, dans une bibliothèque publique où vous êtes allé emprunter L’Éducation sentimentale ou Le Vicomte de Bragelonne.
Il vous devient vite impossible d’aimer qui que ce soit d’autre, mais il vous aurait été très possible de prendre l’autobus au lieu de prendre le métro et d’aller chercher la veille ou le lendemain le livre dont vous aviez envie.
L’aléatoire et l’insignifiant se changent en nécessité, et le hasard en destin. C’est au coin de la rue.
Rien de grand, écrit Hegel avec une ombre de platitude rachetée par le génie, ne se fait sans passion. La passion est ce que l’homme a de plus intime. Et c’est elle, pourtant, qui le jette hors de lui avec le plus de brutalité. Ce qui fait bouger les hommes, ce qui les fait agir et essayer de changer le monde, ce n’est pas la pensée, la raison, le doute, le sentiment : c’est la passion.
Les passions sont des mouvements irrésistibles de l’amour qui engagent jusqu’au corps et qui, de l’art et de l’histoire jusqu’à la navigation ou à l’argent qui enrichit le monde et qui le ruine, naissent des causes les plus diverses. La foi est une passion ; l’amour de la patrie est une passion ; l’avarice est une passion ; la haine est une passion ; l’ambition est une passion à laquelle l’ambitieux est capable de sacrifier tout le reste ; les champignons, les timbres-poste, l’opéra, l’aviation, le rugby, la peinture, le jeu, les jardins et presque n’importe quoi peut déclencher des passions. Aucune n’est aussi répandue ni aussi violente que l’amour d’une créature pour une autre créature. Au point que le mot passion tout court désigne par excellence la passion amoureuse comme le désir tout court désigne le désir sexuel.
Toutes les amours, grâce à Dieu, ne sont pas des passions.
Laissez-nous respirer. Promenons-nous dans les champs, asseyons-nous un instant aux terrasses des cafés. Les Précieuses avaient dressé une Carte du Tendre qui recensait les différents chemins capables de mener à l’amour : l’amitié, l’estime, la reconnaissance, l’inclination... Il y a des amours aussi calmes que les étangs de forêt un soir d’été sans air ; il n’est pas tout à fait exclu qu’elles rendent aussi heureux et qu’elles durent plus longtemps que les tempêtes de la passion.
L’ennui est qu’à force de bonheur elles ignorent le malheur.
Les hommes ont besoin de malheur. Ils le réclament. Ils le recherchent. Ils l’inventent s’il le faut. Tout homme poursuit son bonheur et le malheur, bien souvent, fait partie de son bonheur. La grandeur de la passion qui renverse tout sur son passage, c’est qu’elle tourne le dos au bonheur. Elle exalte celui qu’elle frappe, elle l’enivre, elle le rend fou et, à notre demande instante, pour mieux nous plaire, sur nos ordres les plus exprès. Elle nous détruit.
Dans le système mis en place moitié par la nature de la passion et moitié par son exploitation dans une littérature qui tourne presque tout entière autour d’elle, l’amour heureux est moins fort, moins intéressant, moins romanesque en un mot, que les malheurs de l’amour. Ce qui plaît aux hommes par-dessus tout, ce sont les tribulations dont l’Odyssée, Les Mille et Une Nuits, Les Trois Mousquetaires, La Traviata, Un amour de Swann, Tendre est la nuit, Le soleil se lève aussi ou le Genji-monogatari fournissent, une fois pour toutes, les intrigues et le modèle. Grâce à quelques génies semés ici ou là à travers les langues et les continents, l’amour, ses ravissements et surtout ses désastres finissent par se confondre avec la littérature sous ses formes les plus diverses : poésie, roman, théâtre ou opéra, chroniques fleuves ou haikai, nouvelles brèves ou épopées. À défaut de souffrir soi-même, on regarde souffrir les autres. Pour celui qui écoute ou qui lit comme pour celui qui écrit, la recette est toujours la même : il s’agit de revivre, dans le calme du souvenir et de l’imagination, les tempêtes de la passion, de ses exaltations, de ses souffrances indicibles – et qui finissent pourtant par être dites.
« Suave mari magno... » Il est doux de voir les autres se débattre dans la tempête : la formule de Lucrèce est la clé de toute littérature romanesque ou dramatique. Une tragédie, c’est une reine qui nous plaît parce qu’elle a des malheurs.
Qu’il finisse bien, qu’il finisse mal – et plus souvent mal que bien –, un roman est d’abord une passion dévorante sur le modèle de Roméo et Juliette ou de Tristan et Iseult : « Non ce n’était pas du vin, c’était la passion, c’était l’âpre joie et la tristesse sans fin et la mort. » Le paradigme du roman n’est pas la poursuite, plutôt comique, d’une personne qui n’aime pas par une personne qui aime la personne qui n’aime pas. Le paradigme de toute littérature romanesque, c’est une passion partagée, et pourtant impossible et d’avance condamnée. Selon une formule célèbre, l’amour en Occident, et sans doute ailleurs et partout, dans ce monde et dans l’autre, est réciproque et traversé. Même entre Dieu et les hommes, on dirait que l’amour a besoin, pour briller et brûler, de se heurter au monde, à la séparation, au mal, en une longue agonie qui est en même temps un salut.
C’est que la passion malheureuse est comme un résumé ponctuel et dramatique de cette histoire du tout à laquelle, vous et moi, nous nous sommes attachés. L’univers entier est comme détruit par la passion et il y disparaît. Tout converge en un seul point, porté à l’incandescence et d’un poids écrasant, à la façon du big bang. Tout est neuf, tout est sensible.
Le monde se réduit à la douleur et il s’effondre en elle.
L’espace et le temps se confondent avec un amour aux dimensions du tout. On voit bien pourquoi les médiocres auteurs de romans inutiles se cramponnent à la passion comme les avares à leur trésor. Ils sentent obscurément que la clé du tout est là, à portée de la main : le tout n’est qu’une passion infinie. Mais le Graal n’est pas donné à tout le monde. Sans même parler de la pureté qui manque à un héros aussi irréprochable que Lancelot du Lac, il faut, pour prétendre y atteindre, un courage à toute épreuve, un travail sans répit, une obstination de chaque instant, un anéantissement dans l’œuvre qui n’est pas le fait de chacun. À défaut du génie qui présente l’avantage de tout régler d’un seul coup, les mystères de la passion, avant de se livrer au magicien qui les supplie à genoux, veulent voir briller dans sa main une baguette faite d’un bois plus rare et plus précieux que le palissandre ou l’acajou et qu’on appelle le talent.
L’histoire d’une institution qui remonte à la nuit des temps, qui concerne tous les hommes, ou presque tous les hommes, y compris bien sûr les femmes, qui constitue le miroir le plus sûr de la société où elle se développe, qui a été attaquée et défendue avec ardeur et en vérité avec passion, et qui a encore, n’en doutons pas, de beaux jours devant elle, le mariage, ne se confond pas avec l’histoire de l’amour, mais elle la recoupe et l’illustre. Des milliers et des milliers de romans, de poèmes, de pièces de théâtre, de films, de manuels et d’essais, plus illisibles les uns que les autres, ont été écrits sur les rapports entre l’amour et le mariage. Et, malgré l’ennui d’un genre qui se répète sans pitié, le plus étrange est qu’ils semblent avoir eu du succès. C’est que la soif des hommes, et surtout des femmes, est pratiquement inextinguible pour ce miracle quotidien de l’amour qui leur est, à la fois, étranger et si proche, et dont chacun s’imagine, bien à tort, qu’il est capable de parler.
Entre le mariage et l’amour, toutes les combinaisons sont possibles et toutes ont été explorées avec plus ou moins de bonheur : l’amour qui précède le mariage, le mariage qui précède l’amour, le mariage qui tue l’amour ou qui, au contraire, le fait naître, l’amour qui demeure jusqu’au bout étranger au mariage qui se transforme alors en enfer, l’amour qui dure autant que le mariage, et souvent au-delà.
Sous une forme ou sous une autre, de Madame de Clèves à Adolphe et de Phèdre à Madame Bovary, pour ne citer que des chefs-d’œuvre aux bords desquels viennent se noyer tous ceux qui essaient, mais en vain, de les suivre au large et de les imiter, l’adultère vient donner, si l’on ose dire, un coup de collier au mariage, qui est une chaîne si lourde, écrit un humoriste, qu’il faut pour la porter être deux, souvent trois, parfois quatre, ou même plus. L’amour trompé et coupable constitue, pendant plusieurs siècles, le ressort romanesque le plus sûr et le plus constant, le plus génial parfois, souvent le plus médiocre et le plus lassant, presque toujours le plus inutile. Peut-être n’y aurait-il plus de roman depuis un siècle ou deux s’il n’y avait pas d’adultère. Sans doute n’y aurait-il plus de roman s’il n’y avait plus d’amour. À l’exception d’une avant-garde, ou d’une arrière-garde, qui lutte désespérément contre la prolifération cancéreuse des coups de théâtre de la passion et contre le déferlement du sirop sentimental, la littérature tout entière se confond avec un amour qui devient ce qu’il y a de plus bas après avoir été si longtemps ce qu’il y avait de plus beau.
Pour renouveler le sujet et tirer de la passion tout ce qu’on peut en tirer à la façon d’un citron qu’on n’en finirait pas de presser, les obstacles entre ceux qui s’aiment se multiplient à plaisir et se font chaque jour un peu plus imposants. Non contents de tomber amoureux de notre gendre ou de notre belle-mère, voilà, sous prétexte que Loth, ou Phèdre, ou Oedipe, ou le marquis de Sade, ou Balzac, ou Cléopâtre nous ont donné l’exemple, que nous brûlons pour notre sœur, pour notre frère, pour notre père ou mère, pour notre fils, pour notre fille, pour un abbé, pour une nonne, pour un membre du Sacré Collège, pour un fauve dans le désert, pour un poisson dans la mer, pour un objet familier de la garde-robe ou de la cuisine.
N’importe quoi, et tout le reste. Pour ceux qui s’obstinent à en parler avec une sorte de rage, tout est bon dans la passion comme tout est bon dans le cochon.
Mais la baguette d’acajou fait cruellement défaut.
Par un paradoxe merveilleux, il y a deux créations romanesques où l’amour joue – ou semble jouer – un rôle restreint jusqu’à l’inexistence. Ce sont celles qui fondent le roman moderne et qui lui montrent un chemin que tant de romanciers d’occasion ou du dimanche, fascinés par eux-mêmes et par les facilités d’un cœur qui réclame pourtant pour se livrer – voir Flaubert et voir Proust – beaucoup de travail et de sacrifices, et parfois toute une vie, se sont hâtés de ne pas suivre parce qu’il était trop ardu Pantagruel et Gargantua, Don Quichotte de la Manche.
L’amour est ce qui se passe entre deux êtres qui s’aiment. Il lui arrive de s’interroger, de se demander s’il mérite le nom dont il se pare. Se poser la question, c’est déjà y répondre.
L’amour, quand il surgit, ne se laisse pas ignorer. Il emporte tout sur son passage. Avant de se détruire lui-même, il détruit tout ce qui n’est pas lui. La passion est comme Attila : elle ravage le terrain sur lequel elle a le bonheur et le malheur de s’abattre. Ce n’est pas tout à fait par hasard qu’on parle – un peu trop souvent – des feux de la passion : la passion met le feu aux corps, aux cœurs, aux âmes et elle brûle ses vaisseaux.
La passion n’a pas d’autre politique que celle de la terre brûlée. Selon la formule terrible de Proust, on n’aime plus personne dès qu’on aime.
La passion mobilise à son profit toutes les ressources de l’individu dont elle s’est emparée : non seulement le corps, bien entendu, qu’elle réduit en esclavage et auquel elle ne laisse plus rien que les larmes pour pleurer, mais la pensée, la volonté, la liberté, le langage. La passion parle son malheur, son bonheur aussi, bien sûr, mais surtout son malheur, avec des mots de feu. Le monologue intérieur, si cher à la littérature et souvent si artificiel, retrouve dans la passion d’où il sort toute sa nécessité : la victime de la passion sent les mots se former malgré elle dans son cœur et dans sa tête. Elle prononce en silence, et parfois à haute voix, comme Phèdre, comme Roméo, pour le bonheur et la gloire de Shakespeare ou de Racine, toute la gamme sans fin des discours amoureux.
L’amour est un discours qui n’en finit jamais. Jamais muet, écrit Giraudoux, n’a pu séduire qui que ce soit. Entre la parole et l’amour, il y a des liens si forts que, dans la religion chrétienne, Dieu, qui n’est qu’amour, va jusqu’à se faire verbe. Comme le langage, comme la religion – le mot même vient de lier –, l’amour fait courir entre les créatures un lien d’autant plus fort qu’il n’est pas matériel.
Il ne faudrait pas creuser très loin pour soutenir que, si tout amour, et surtout dans le malheur, est un discours de feu qui se passe parfois de paroles, toute littérature, en revanche, n’est qu’un amour murmuré, une passion changée en mots, un chagrin dominé et régi par la grammaire. Il n’y a de littérature que parce que les hommes parlent, qu’ils souffrent et qu’ils aiment. La Bible, le Coran, l’Éthique de Spinoza, les Oraisons funèbres de Bossuet, l’Histoire de France de Michelet, pour ne rien dire, bien entendu, de Leopardi ou de Heine, d’Oscar Wilde ou des deux Lawrence – D.H., celui des femmes, et T.E., celui des hommes –, de Proust, de Goethe, de Péguy, d’Hemingway, ne nous parlent que de souffrances et ne nous parlent que d’amour. Rabelais et Cervantès, et Joyce, et Kafka, qui ne parlent guère d’amour, ne parlent que d’amour – mais d’un amour qui se cache sous l’invention des mots. On peint avec des couleurs et non avec des idées. On écrit avec des mots, non avec des sentiments. L’art du roman consiste à dissimuler du chagrin sous la syntaxe et de l’amour sous les mots. Toute littérature qui ne relève pas de l’amour ne relève pas de la littérature. Ce qui ne signifie pas, bien entendu, que toute littérature qui relève de l’amour relève, du même coup, de la littérature.
L’amour court dans les champs entre les coquelicots. Il s’embarque pour les îles. Il peuple cantiques et chansons. Il s’enferme dans les livres et il suffit qu’il les touche pour les changer en chefs-d’œuvre, et souvent en navets. Il s’installe dans les villes, il écume les banques et les baraques foraines, il règne dans les églises et dans les maisons closes, il n’a ni Dieu ni maître. Il est léger et lourd, il enchante et il tue. Rien n’est délicieux comme l’amour, rien n’est navrant comme lui. Vous le poursuivez, il s’enfuit ; vous le fuyez, il rapplique. C’est une fille perdue, c’est un mauvais garçon, c’est un notaire de province, un psychiatre devenu fou, un confesseur hors de lui, un marchand d’armes, un bellâtre, une dame d’œuvre de chair, un maniaque et un saint.
De l’amour comme de l’être, on peut dire n’importe quoi.
Il est la contradiction et la simplicité mêmes. Tout est vrai.
Tout est faux. Le premier amour est toujours le plus beau. Le dernier amour est toujours le plus beau. On pardonne tout à l’amour. On ne pardonne rien à l’amour. La présence crée l’amour, et l’absence le renforce. L’amour n’existe que parce qu’on en parle. Il existe encore mieux quand on n’en parle pas. L’amour est un honneur et l’amour n’est qu’un plaisir.
Plus encore qu’en mathématique, on ne sait jamais, en amour, si ce qu’on dit est vrai, ni même de quoi on parle.
L’amour est un paradoxe et un malentendu qui donnent son sens au tout.
L’amour frappe le roi. Et il frappe le valet. Il frappe comme un sourd. Et il frappe en aveugle. Il sème la grandeur et l’abrutissement, l’élévation et la bassesse. L’amour, comme la Joconde, a vu défiler devant lui, au pas de charge, en rangs serrés, des bataillons de sottises. Et il est ce qu’il y a de plus grand et de plus beau au monde. Il est le tout lui-même.
L’homme est d’abord amour. Le monde continue parce qu’il n’est composé que d’enfants, éternelles recrues du temps en train de passer, qui sont le fruit de l’amour. L’amour est l’étoffe dont est fait l’univers. L’histoire n’a de sens que par le pardon qui est irruption de l’amour dans le mal et le temps.
L’être est amour. Dieu est amour. Nous pourrions clore ici une brève histoire du tout qui semble avoir atteint avec l’amour et dans l’amour, non pas son but – quelle présomption mais sa fin.